Baruch de Spinoza
1632-1677 - Amsterdam
Principales uvres : Les Principes de la philosophie cartésienne,
Traité théologico-politique, Ethique (vrai titre : "L'éthique
démontrée par la méthode géométrique")
Ethique
Spinoza cherche à démontrer que liberté (éthique)
et nécessité (géométrie) ne font qu'un : la
liberté "est" nécessité, la nécessité
"est" liberté.
Dieu-substance
Le terme "substance" a chez Spinoza un sens tout à fait
radical. Il ne désigne ni l'eau, ni l'air, ni le feu, ni l'infini.
La substance, c'est l'être en tant qu'il est son propre fondement,
qu'il est en soi, par soi et pour soi - c'est-à-dire l'être
dans son autosuffisance absolue, et qui ne dépend de rien d'autre
que de soi. Dieu et la substance ne font qu'un. Dieu-substance existe
nécessairement. Il ne peut pas ne pas exister. Dieu est causa sui,
cause de soi, et le fondement de tout ce qui est. Mieux : il est tout
ce qui est. Et comme il est tout ce qui est, comme rien ne peut être
autrement que par la substance divine, nous avons ici affaire non seulement
à un monisme, mais à un panthéisme.
Attributs de la substance
La substance a une infinité d'attributs qui correspondent aux diverses
manières dont Dieu se déploie. Quand nous disons que Dieu
est en soi, par soi, cause de soi, nous concevons un être complètement
fermé sur lui-même et qui ne se déploie pas. Les attributs
sont les manières de se déployer de la substance. Selon
Spinoza, il y en a une infinité. Mais nous n'en connaissons que
deux : l'étendue et la pensée. Etendue et pensée
sont donc deux attributs d'une même substance (contrairement à
Descartes qui les oppose radicalement avec le dualisme).
La substance étant unique, elle est donc la nécessité
Chaque attribut est infini, mais Dieu est absolument infini. Il est une
infinité d'attributs infinis. Comme la substance est "une"
et qu'il n'y a rien en dehors d'elle, son unité est identique à
sa nécessité. Il ne peut y avoir absence de nécessité
que si une pluralité d'éléments sont en jeu. S'il
n'y a qu'une et unique substance et rien d'autre, alors il n'y a ni dualisme,
ni pluralisme, il n'y a que l'être et sa nécessité.
La liberté
La vraie liberté, c'est de reconnaître la nécessité
de l'unique substance avec tout ce qui s'ensuit, et non seulement de la
reconnaître mais d'y consentir. Cette reconnaissance ne réside
pas dans la simple compréhension intellectuelle, mais dans une
compréhension qui est du même coup un consentement, un "oui".
Nous sommes d'accord parce que l'argument nous a convaincus, parce qu'il
a emporté le consentement de notre raison. L'homme a pour tâche
de faire sienne la nécessité divine afin de n'être
plus l'esclave du désir humain, pour ne plus rien désirer
d'autre que la nécessité même de Dieu. Liberté
et nécessité se confondent.
Dieu est libre parce qu'il agit selon la seule nécessité
de sa propre nature. Dieu étant la substance éternelle,
la densité d'être absolue, sa liberté possède
en lui-même le plus haut degré imaginable de nécessité
contraignante. L'idée de liberté coïncide ici absolument
avec la nécessité éternelle de sa nature. Il ne saurait
être question d'humeur ou de changement. Spinoza est certainement
le philosophe de l'absolu par excellence.
Pour Dieu, être libre, c'est exister selon sa propre nécessité,
et c'est pourquoi Dieu est à la fois libre et nécessaire.
Sa liberté coïncide avec sa nécessité.
Modes (affections de la substance)
Si les attributs désignent les aspects infinis et éternels
de la substance, les modes sont des affections de la substance. Ce mot
vient du latin afficere, qui signifie : faire quelque chose à
Un mode, c'est une manière d'être passagère de la
substance, qui nous apparaît dans l'un des deux attributs que nous
connaissons (étendue et pensée). Le corps est un mode de
l'étendue, l'âme un mode de la pensée. Ils appartiennent
à l'unité de la substance. Pourtant, il ne faudrait pas
imaginer qu'ils agissent l'un sur l'autre : il ne saurait y avoir interaction
entre les deux attributs, étendue et pensée. Entre ce qui
se passe dans le corps et ce qui se passe dans l'âme, il y a, par
l'unité de la substance, parallélisme. Spinoza nous dit
que l'ordre et l'enchaînement des idées est identique à
l'ordre et l'enchaînement des choses. C'est une unité, une
même nécessité, considérée sous deux
aspects, mais sans aucune interaction.
Les modes se succèdent dans les attributs de la substance, et il
y en a une infinité, qui découlent tous nécessairement
de la substance.
Nature naturée et nature naturante
La nature naturante correspond à la substance, qui est "cause
de soi". La nature naturée découle de la nécessité
de la substance, elle est l'ensemble des modes.
Perfection divine
"Tout découle de la perfection divine" signifie "tout
est nécessaire". Une telle conception, selon laquelle on considère
toute chose du point de vue de la nécessité divine, exclut
toute distinction entre le bien et le mal, au sens humain. La distinction
du bien et du mal ne provient que de nous-même, de la relativité
de notre point de vue. Du point de vue de Dieu - mais c'est là
déjà une manière trop humaine de parler -, pour qui
comprend la nécessité divine, il n'y a que de la perfection.
Connaissances sensible, rationnelle et intuitive
Connaissance sensible : elle reste au niveau des généralités,
relativement peu claire, et facilement sujette à l'erreur, parce
qu'au niveau des sensations nous sommes particulièrement enclins
à concevoir les choses en termes de finalités.
Connaissance rationnelle : elle procède selon la méthode
discursive, c'est le savoir scientifique. La science relie les modes les
uns aux autres par les chaînes causales.
Connaissance intuitive : elle pénètre d'un seul regard dans
la profondeur ontologique. Elle saisit les modes en tant que dérivés
de la substance, elle lit en eux la substance elle-même et sa nécessité.
Par la connaissance intuitive, nous déchiffrons en quelque sorte
la nécessité divine dans la réalité même
des modes. La connaissance intuitive est la véritable connaissance.
C'est à elle que nous devons tendre.
Leibniz
1646-1716 - Leipzig
Principales uvres : Monadologie
Substance
= énergie
La substance des choses, c'est l'énergie. Il conçoit l'énergie
comme le principe de l'activité., un principe qui est constamment
en action si on ne l'entrave pas. Le point de départ, c'est donc
une énergie originelle, qui dans son état présent
contient en elle le passé tout entier, comme aussi, dans un certain
sens, l'avenir. Elle est grosse de tout le possible futur. Pour exprimer
cela, Leibniz utilise le concept de puissance.
Pour que le concept de substance soit cohérent avec lui-même,
il faut qu'il implique l'unité. Sinon, la substance serait divisible
ou décomposable, et elle cesserait d'être substance. Au fond,
la substance, c'est ce qui s'oppose au non-être ; or seul peut résister
au non-être ce qui est indécomposable. La substance est donc
essentiellement une.
Monade
L'énergie étant indivisible (contrairement à l'étendue),
Leibniz lui a donné le nom grec atome (ce que l'on ne peut diviser,
l'insécable) et il appelle l'atome d'énergie la monade,
du grec monos, qui veut dire "un". La monade, c'est l'unité
d'énergie, inétendue et indivisible.
La monade est un atome d'énergie - un point situé dans l'espace,
mais inétendu -, elle n'a pas de fenêtre, elle reflète
l'univers tout entier.
Un point : elle doit être simple, indivisible
Située dans l'espace : elle n'est pas seulement un point dans l'univers,
mais encore une sorte de point de vue sur l'univers. C'est pourquoi, selon
le lieu qu'elle occupe, l'angle sous lequel elle "verra" l'univers
est différent. Elle est constituée, telle qu'elle est, par
sa situation.
Sans fenêtre : elle n'est pas ouverte vers le dehors, vers ce qu'elle
n'est pas. Rien ne peut agir sur elle du dehors. Son ouverture sur ce
qu'elle n'est pas est intérieure. Tout se passe à l'intérieur
d'elle-même. Elle n'est pas passivité, elle est énergie.
Aux yeux de Leibniz, la conscience (monadique) est une sorte de forteresse,
défendue du fond d'elle-même contre ce qui tenterait d'agir
sur elle du dehors. Elle est imperméable aux influences extérieures
parce qu'elle est simple et sans fenêtre. La monade ne peut être
changée, ni détruite, elle vit, elle croît à
sa manière. N'est réel que ce qui se passe à l'intérieur
d'elle-même.
Reflet de l'univers tout entier : nous pouvons nous faire une idée
de la monade sur le modèle de la conscience. Tout ce qui pour nous
constitue l'univers - même ce que nous ne pouvons pas, ou à
peine, connaître, fût-ce comme possibilité, comme espace
de l'inconnu - tout cela, il faut que nous l'ayons dans notre conscience,
que nous nous en emparons. L'univers entier existe pour nous en tant qu'il
se reflète dans notre conscience. La monade est analogue à
la conscience, elle est perception de l'univers.
Grandes et petites perceptions des monades
Les perceptions de la monade sont inégalement claires. Leibniz
distingue entre les perceptions claires et distinctes, qu'il appelle aussi
"grandes perceptions", et les perceptions confuses ou "petites
perceptions". Les petites perceptions jouent un rôle essentiel
: elles assurent la continuité, l'identité de chaque être
individuel à travers le temps. Exemple : pendant le sommeil, la
monade que je suis poursuis son activité, elle continue à
avoir des petites perceptions.
Hiérarchie des monades
Niveau végétal : simple monade ayant des petites perceptions
Niveau animal : monade capable de perceptions plus claires et de mémoire,
avec une âme au sens aristotélicien du terme, c'est-à-dire
un principe qui fait du corps une unité vivante
Niveau de l'esprit et de la raison : la monade devient capable d'atteindre
les vérités éternelles
Principe des indiscernables (points de vue uniques)
Comme chaque monade est située dans l'espace, elle a sur l'univers
un point de vue déterminé, qui lui est propre. Chacune reflète,
certes, l'univers tout entier, mais selon le point de vue qui est le sien,
elle reflète telle partie de l'univers clairement, telle autre
confusément. Elle a, d'une partie de l'univers, des perceptions
claires, d'une autre des perceptions confuses, selon sa situation dans
l'espace. Leibniz en a tiré un principe, le principe des indiscernables
: il ne peut y avoir dans l'univers deux monades identiques. C'est ce
point de vue qui détermine l'unicité et l'identité
éternelle des monades. Les monades ne sont pas liées entre
elles de l'extérieur, elles ignorent les heurts mécaniques
des anciens atomistes, elles ne subissent aucune action du dehors. Mais
comme elles reflètent toutes un seul et même univers, elles
peuvent communiquer entre elles par l'intérieur d'elles-mêmes.
Dieu (monade des monades)
La monade qui, au lieu d'être limitée à un seul point
de vue sur l'univers, peut les occuper tous à la fois, s'appelle
la monade des monades, elle est Dieu. Dieu étant , en tant que
monade des monades, partout présent et partout agissant, il possède
de l'univers entier des perceptions exclusivement distinctes. Cela revient
à dire qu'en lui, existence et savoir coïncident.
L'appétition (impulsion intérieure)
Il y a à l'intérieur de la monade un principe d'activité
constitutif. Par une impulsion intérieure qui lui est propre, la
monade s'efforce d'acquérir une "vue" plus claire et
plus distincte de l'univers, et par cet effort elle engendre son propre
devenir. Cette impulsion intérieure, Leibniz l'appelle appétition.
Le principe d'appétition, constitutif de la monade, la fait passer
d'une perception moins claire à une perception plus claire. Tel
est en elle le progrès essentiel.
Finalité
Comme chez Aristote, où tout se trouve entraîné par
le désir de passer de l'être en puissance à l'être
en acte, il y a chez Leibniz, au centre, une énergie qui "tend
à
" - par exemple, à plus de clarté. La
finalité est au travail dans l'univers, à travers les monades.
Principe de raison suffisante
Leibniz énonce un principe, le principe de raison suffisante, où
s'exprime l'essence finaliste de sa pensée : rien n'existe sans
une raison suffisante - ce qui signifie : sans être justifié
par quelque chose à quoi il tend.
Principe de non-contradiction
Ce principe finaliste se trouve corrigé par un second principe,
de nature logique cette fois : le principe de non-contradiction : il ne
peut rien exister qui soit en contradiction avec autre chose qui existe.
la contradiction exclut l'existence. Deux choses, pour exister toutes
deux, doivent être compossibles, c'est-à-dire possibles en
même temps. Tout n'est pas possible, en ce monde. Le contradictoire
n'est pas possible. Il y a un principe central de tendance au meilleur
à travers la cause finale, grâce au principe de raison suffisante,
mais cette tendance se trouve limitée par la condition de la compossibilité,
ce qui signifie que la cause finale doit être exempte de contradiction.
Connaissances : idées innées
Leibniz reprend la conception de Descartes, selon laquelle nous possédons
des idées innées, qui ne nous viennent pas du dehors. Les
idées innées viennent à l'esprit par l'esprit. Cela
signifie qu'elles sont déjà là avant toute expérience,
à l'état de virtualité. Les idées sont en
puissance dans la monade, et c'est le principe d'appétition qui
engendre le processus intérieur qui les rend actuelles. Il s'agit
d'un processus intérieur spontané. L'expérience aide
à clarifier les perceptions confuses, à en faire des perceptions
claires.
"Dieu a créé le meilleur des mondes possibles"
Possibles signifiant ici : sans contradiction. Si Dieu avait créé
un monde parfait, en langage leibnizien, cela signifierait que toutes
les monades n'auraient que des perceptions claires. Chacune serait un
miroir clair et adéquat de l'univers tout entier. Elles seraient
ainsi toutes identiques avec la monade des monades, avec Dieu. Il n'y
aurait alors que la monade des monades, sans aucun monde créé.
Contradiction radicale.
Le bien et le mal
Le mal provient de l'imperfection, des limitations, des obscurités
qui conditionnent l'existence de tout être créé. Le
bien vient de Dieu ; le mal, de la condition de la créature. Ce
mal est pourtant, pour la créature, la condition du bien ; car
sans ce manque, il n'y aurait pas non plus de principe d'appétition,
d'effort vers la clarté et la distinction. Il n'y aurait ni vie
des monades, ni aspiration, ni liberté.
Emmanuel Kant
1724-1804 - Konigsberg
Principales uvres : Critique de la raison pure, Critique de la raison
pratique, Critique du jugement
Critique
de la raison pure
Que puis-je connaître ? Comment la science est-elle en général
possible ? Comment se fait-il qu'il y ait un savoir nécessaire
et universel ?
Seuls les jugements synthétiques et a priori (ceux qui nous apprennent
quelque chose de nouveau tout en étant nécessaires et universels)
peuvent être considérés comme scientifiques.
Kant veut découvrir s'il n'y aurait pas, dans la sensibilité
et dans l'entendement, quelque que chose qui soit a priori, ce qui permettrait
d'expliquer comment des jugements synthétiques a priori sont possibles.
Avant Kant, la faculté de connaître a toujours exigé
que le sujet fasse l'effort de tourner autour de l'objet pour en acquérir
la connaissance
Kant renverse les termes : il fait tourner l'objet autour du sujet. Il
cherche dans le sujet les formes a priori qui commencent par constituer
l'objet en tant que tel, et qui rendent possibles les jugements synthétiques
a priori dont la science est faite (révolution copernicienne de
Kant).
Sensibilité : 2 formes a priori (espace et temps)
L'espace et le temps sont les conditions nécessaires et universelles
de l'expérience sensible. L'espace et le temps sont des formes
a priori de la sensibilité. Elles ne proviennent pas de l'expérience,
elles sont des conditions a priori de toute expérience possible.
Si toute expérience a lieu dans l'espace et le temps, et si espace
et temps n'appartiennent pas aux choses mais sont des conditions de notre
expérience des choses, il s'ensuit que nous ne connaissons toutes
les choses que nous rencontrons dans l'expérience que telles qu'elles
nous apparaissent et non telles qu'elles sont.
Nous connaissons les choses comme phénomènes, c'est-à-dire
telles qu'elles apparaissent
Le monde, tel qu'il s'offre à nous, est un monde de phénomènes,
non un monde de choses en soi
Entendement : 12 catégories a priori (dont la causalité)
Les formes a priori de l'entendement doivent correspondre aux diverses
catégories de jugements
La causalité, par exemple, est une catégorie de notre faculté
de connaître, de notre entendement, elle est a priori.
Pour que le connaissance soit possible, il faut qu'il y ait une faculté
réceptive sensible à travers laquelle les sensations seront
reçues dans l'espace et le temps, formes a priori de la sensibilité
; puis il faut qu'il y ait l'entendement, qui organise ces sensations
à l'aide des catégories a priori
Les concepts (un autre terme pour "catégories") sans
intuitions sont vides, une pure forme. La causalité considérée
en elle-même n'est qu'une forme, elle doit recevoir sa matière
de la sensibilité.
Les intuitions sans concepts sont aveugles parce qu'elles ne sont ni construites
ni organisées
Les concepts sans intuitions sont vides, les intuitions sans concepts
sont aveugles.
Comment les concepts peuvent-ils avoir une portée objective
?
Penser quelque chose, c'est conférer à ce quelque chose
une unité ; penser, c'est constituer l'unité de ce qu'on
pense
L'objet de la connaissance, c'est l'unité pensée de ce qui
fait face à la conscience, et cette pensée pose en quelque
sorte l'unité du sujet en même temps que l'unité de
l'objet.
L'unité de la conscience se fait à travers l'unité
de ce qu'elle pense, de ce qui est en face d'elle - de ce qu'on nomme
objet. On peut dire que ce qu'il y a de plus profond dans le pur sujet
théorique, c'est justement l'unité présupposée
de l'objet comme tel.
L'unité de l'objet se trouve en quelque sorte posée d'avance
par la conscience.
Ce que la conscience nomme objet est une unité qu'elle ne connaît
pas encore, qu'elle n'a pas encore complètement élaborée,
mais que pour elle-même elle présuppose, et elle la nomme
"objet". Elle projette sa propre unité en face d'elle
en tant qu'objet. La conscience est toujours conscience de quelque chose,
et elle s'identifie à ce quelque chose (objet).
C'est alors que cette unité présupposée va être
élaborée, précisée, développée,
par les catégories a priori de la faculté de connaître
Cette conscience anticipative a priori de l'unité de l'objet -
la première en vérité par rapport à la mise
en uvre des catégories -, c'est ce que Kant appelle l'aperception
transcendantale.
C'est la faculté de connaître, avec ses formes a priori,
qui structure et construit l'expérience. L'esprit n'engendre pas
les choses, mais il structure la nature à l'aide des catégories
a priori de l'entendement, constitutives de l'unité de l'objet.
La science est donc possible :
Les lois de la physique peuvent dès lors être dites légitimement
nécessaires et universelles, puisque la causalité est une
catégorie nécessaire et universelle (a priori)
Nous portons en quelque sorte avec nous l'espace, le temps, la causalité.
Dès que nous pensons, ils sont là. C'est ce qui rend les
lois nécessaires et universelles. La physique, comme les mathématiques,
trouve le fondement de sa nécessité et de son universalité
dans l'esprit de celui qui pense.
Toute l'expérience que nous avons de la nature ne nous est donnée
qu'à travers ces formes a priori de la conscience.
La nature ne nous est donc accessible qu'à travers les formes de
notre conscience, mais ce n'est pas notre conscience qui en produit la
réalité.
Il faut donc que quelque chose soit donné, qui soit indépendant
de notre perception. Kant donne à ce "quelque chose"
le nom de noumène ou chose en soi (par opposition au phénomène,
à ce qui apparaît, c'est-à-dire à la chose
telle que nous la percevons à travers les formes de la conscience).
Les trois Idées de la raison : Idée de l'âme, l'Idée
du monde, l'Idée de Dieu
L'espace et le temps rendent possibles les impressions extérieures
et intérieures. Les catégories permettent l'expérience
objective et les lois qui les unifient. Ces deux sortes d'a priori sont
indispensables à la science, mais cela ne suffit pas. Il faut qu'il
y ait a priori dans le sujet quelque chose qui tende vers la connaissance,
qui mette en action, en quelque sorte, toutes les formes a priori afin
d'obtenir, à partir de la pluralité et de la dispersion
de l'expérience, toujours plus d'unité. Telle est justement
la fonction des trois Idées de la raison. Chacune d'elle désigne
une totalité, qui n'est jamais donnée, mais toujours proposée
comme une tâche nécessaire, et qui, en tant que telle, exige
le progrès sans fin de la connaissance. Au fond, ces Idées
expriment le besoin d'unité de la conscience
L'âme, en tant que totalité des phénomènes
intérieurs, est une Idée. Elle est régulative et
non constitutive. Nous nous dirigeons vers elle, nous voudrions la saisir,
elle est un principe qui oriente notre recherche, elle est donc régulative
- mais elle ne constitue pour nous aucun objet, elle n'est pas constitutive.
Et pourtant, nous sommes sans cesse tentés de parler comme si elle
était pour nous un objet connaissable - et c'est là l'erreur
que Kant appelle paralogisme.
Le monde, en tant que totalité des phénomènes extérieurs,
est une Idée. Cette totalité, nous ne la rencontrons jamais
dans l'expérience. C'est impossible. Nous ne rencontrons jamais
que des phénomènes partiels dans le monde, dont la totalité
ne peut devenir objet pour nous.
Dieu, en tant que totalité du réel et du possible, est une
Idée. Dire que quelque chose existe, cela ne nous est possible
que si une intuition vient se joindre à un concept, car les concepts
sans intuitions sont vides. Or, nous n'avons aucune intuition de Dieu,
et nous ne savons même pas ce que nous entendons par le concept
"exister" lorsqu'il s'agit de Dieu. Nous sommes donc incapables
aussi bien de prouver que de réfuter l'existence de Dieu. Là
où, dès lors, on ne peut ni démontrer ni réfuter,
il est permis de croire - et on croit ou on ne croit pas.
L'homme est appelée à développer la science au niveau
des phénomènes. Là il ne se heurte à aucune
limite. Mais il ne connaîtra jamais la totalité. Lorsqu'on
passe à la totalité ou au noumène, tout savoir perd
sa validité, il est permis alors de croire.
Finalement à la question "que puis-je connaître ?",
nous pouvons connaître - et nous pouvons poursuivre à l'infini
nos efforts pour connaître - tout ce qui concerne les phénomènes,
les objets qui constituent notre expérience. Nous ne viendrons
jamais à bout du monde des objets, la recherche s'y poursuivra
sans fin. En revanche, nous ne pouvons rien savoir de ce qui n'est pas
phénomène, de ce qui n'est pas pour nous objet d'expérience.
Il s'agit là de quelque chose" de totalement différent.
Critique de la raison pratique
Que dois-je faire ? Quelles décisions pratiques, résolutions
concernant l'action la raison peut-elle prendre ? Quel comportement moral
d'un sujet libre la raison peut-elle déterminer ?
Kant cherche à établir les conditions a priori de toute
décision morale, quelle qu'elle soit. Il ne s'agit pas de connaître
les règles de la conduite morale, mais bien de comprendre à
quelles conditions une décision morale est en général
possible.
La valeur morale est vécue immédiatement comme étant
a priori, c'est-à-dire comme ne dérivant pas de l'expérience.
La valeur morale ne dépend pas d'un résultat extérieur
qui mérite d'être atteint, ni de certaines circonstances
déterminées : elle vaut en soi.
L'acte moral est une décision d'obéir à la loi
morale
La raison pour laquelle on donne son accord à telle ou telle valeur
est une chose, la décision qui vous engage envers une valeur morale
comme telle en est une autre.
Chez Kant, il s'agit précisément de cette décision
morale. A ses yeux, un acte n'est moral que pour autant qu'il provient
exclusivement de la décision d'obéir à la loi morale
en tant que telle, et non de la considération de buts ou de conséquences
extérieurs, par exemple le désir de jouir de l'estime de
ses concitoyens. Je dois - telle est l'unique motivation morale : un appel,
une exigence nue.
Elle s'adresse en nous à quelque chose que Kant appelle la bonne
volonté. La bonne volonté, c'est ce qui, en nous, veut être
en accord avec les valeurs morales. Nos inclinations, au contraire, veulent
souvent nous attirer vers autre chose, elles dépendent de réalités
extérieures. La bonne volonté se donne à elle-même
sa loi. C'est ce que Kant appelle l'autonomie de la volonté.
Obéir au devoir, ce n'est donc pas une contrainte qui s'exerce
sur la liberté - au contraire, c'est la liberté elle-même.
La liberté, c'est cette faculté d'autonomie que nous possédons
et qui nous empêche d'être le jouet de nos sentiments et de
nos affections, et qui nous permet au contraire, grâce à
la bonne volonté, de nous imposer à nous-mêmes le
respect du devoir.
Impératif catégorique et hypothétique :
L'impératif catégorique, c'est le commandement pu (a priori)
de la loi morale, donc le règne de l'a priori à l'état
pur. Il s'actualise à chaque fois qu'un homme dit : "je dois,
car je dois". Il n'y a pas d'autre motif. Ce "je dois"
signifie qu'en prenant sa décision, le sujet moral ne considère
que ce qui fait que les conséquences ont un caractère moral.
Ce qui compte, ce n'est pas que les conséquences soient agréables,
ou souhaitables, mais seulement leur qualité morale.
L'impératif hypothétique a une valeur relative, qui dépend
de conditions déterminées et de résultats empiriques.
Les choses étant ce qu'elles sont, si je veux obtenir tel ou tel
résultat, il faut que j'agisse de telle ou telle façon,
que je fasse tel ou tel choix. Ce n'est plus l'impératif catégorique,
il n'y a plus d'absolu moral. L'empirique l'emporte que l'a priori.
Lorsqu'on fait ce qui est bien, on obéit à la loi morale,
on le fait par devoir, par respect de la loi, et il faut s'y forcer :
on le fait pas par pur amour. L'homme est incapable de faire le bien par
pur amour. S'il veut se décider pour le bien, il faut qu'il prenne
une décision absolue, inconditionnelle. Il faut qu'il s'engage
absolument, par devoir, par respect de la loi morale, en exerçant
sur lui-même une contrainte inconditionnelle.
"Agis de sorte que la maxime de ta volonté puisse aussi servir
en tout temps de principe pour une législation universelle."
Maxime de ta volonté : principe auquel tu te réfères,
lorsque ta volonté prend telle ou telle décision. Ce qui
constitue la qualité morale de toute action, ce n'est pas cette
action elle-même, mais bien la maxime à laquelle la volonté
se réfère pour la commettre. Or cette maxime, en tant qu'impératif
catégorique, est nécessaire et universelle.
Il s'agit de pénétrer jusqu'à l'a priori intemporel
de la moralité afin de tirer de cette maxime de la volonté
la décision juste dans la situation donnée.
"Tu peux, car tu dois"
L'homme, qu'il fasse son devoir ou non, comprend le sens du mot "devoir".
Le mot "devoir" ne peut avoir un sens pour nous que si nous
avons la possibilité de nous décider, pour lui ou contre
lui. Le devoir morale présuppose nécessairement que nous
pouvons nous décider ainsi ou autrement. Or la possibilité
d'un tel choix s'appelle "liberté". Au fond, la formule
signifie : "tu es un sujet libre puisque tu trouves en toi-même
le sens du devoir". Si le "tu dois", c'est-à-dire
le devoir a un sens pour toi, il ne t'est pas possible de nier de bonne
foi que tu es un sujet libre.
Il t'est possible d'agir en être libre puisque tu as le sens du
devoir.
Les trois postulats de la raison pratique (éthique) :
Ce sont trois conditions indispensables pour que le "devoir"
de la raison pratique ait un sens.
1. La liberté. La liberté n'est pas un phénomène.
Mais nous savons qu'elle doit exister, puisqu'elle est un présupposé
pour le devoir. Elle est en quelque sorte le point - et le seul - où,
selon la philosophie de Kant, nous rencontrons un noumène. Quand
nous agissons moralement, quand nous prenons une décision morale,
nous sommes libres. Mais dès que nous essayons de nous observer
nous-mêmes en tant que sujets d'actions ou de décisions,
nous redevenons, pour notre appareil à connaître, des phénomènes.
Notre action, notre volonté deviennent des phénomènes,
que nous observons dans le temps et l'espace, et que nous ordonnons et
relions entre eux par la causalité. Par conséquent, si quelqu'un
accomplit une action par pure conscience du devoir, par obéissance
à l'impératif catégorique à l'état
pur, c'est-à-dire par pure liberté, il ne peut pas s'en
réjouir. Car à l'instant même où il tenterait
d'admirer sa propre liberté, il transférerait sa liberté
nouménale au niveau des phénomènes, que l'on constate
dans l'espace et le temps. La liberté est une "condition de
sens", un postulat, non démontré, non réfuté,
non réfutable, mais indispensable au processus moral.
2. L'immortalité de l'âme. Car seule une telle immortalité
ouvre la perspective d'une conciliation possible du devoir et du bonheur.
En effet, le devoir se fait dans la peine et la souffrance. Il a séparation
pour l'homme entre devoir et bonheur ; le devoir exige le plus souvent
que le bonheur soit sacrifié. Et pourtant, dit Kant, il y a dans
notre conscience morale quelque chose qui exige l'accord du devoir et
du bonheur. Comme cet accord n'est pas possible dans le monde, nous sommes
obligés d'ouvrir une dimension qui transcende le monde phénoménal.
La dimension nouménale ouvre une perspective où devoir et
bonheur pourraient converger.
3. Dieu. Nous ne pouvons ni prouver, ni réfuter son existence.
Nous ne pouvons que constater que son existence est une condition de sens
pour tout l'ensemble de la morale pratique. Elle est donc impliquée
dans toute mise en uvre de la moralité et de la liberté.
La croyance a le droit de s'affirmer là où il s'agit du
monde nouménal ; car la science n'a que le monde phénoménal
pour objet. Dans ce monde phénomènes, Kant ne promet ni
récompense ni satisfaction, même pas celle d'une bonne conscience
ou d'une certitude. Il nous accorde seulement la possibilité de
croire sans contradiction. Et il montre au fond que cette croyance est
présente déjà dans la conduite morale, ce qui apparaît
dès que nous nous demandons sérieusement ce qu'elle est.
Qu'est-ce qu'être libre ?
Quand vous croyez faire ce que vous voulez, vous vous laissez en réalité
déterminer par la causalité qui règne dans le monde
des phénomènes, et auquel vous appartenez aussi par votre
corps, vos sens et votre affectivité. Vous subissez entièrement
la loi de la nature, et c'est sa causalité que vous appelez liberté.
La vraie liberté, au contraire, c'est d'obéir au devoir,
parce que seul le devoir, par sa nécessité et son universalité,
traverse la réalité des phénomènes jusqu'à
celle des noumènes, la seule où la liberté soit possible.
Etre libre - selon Kant -, c'est affirmer l'autonomie de sa volonté,
et l'autonomie, c'est l'action guidée par la seule loi morale dans
son absoluité.
Critique du jugement
Que m'est-il permis d'espérer ? Comment se fait-il que nous ayons
en général la capacité d'énoncer des jugements
?
Le problème de la faculté de juger (au sens d'énoncer
des jugements) se pose en même temps que le problème de la
finalité.
Un jugement, c'est-à-dire n'importe quel énoncé verbal,
implique une finalité, il poursuit un but. Quand nous formulons
un principe moral ou une loi scientifique, nous énonçons
des jugements afin qu'ils aient un sens.
Notre capacité de juger est finalité.
Deux exemples de finalité dans le monde phénoménal
: les êtres vivants et le beau
Dans la nature phénoménale, où règne manifestement
une causalité universelle et nécessaire, il y a pourtant
encore autre chose, qui se constitue en finalité fermée,
ce sont les être vivants. L'élément "vie"
contient cette capacité qu'a chaque partie, chaque organe de l'être
vivant d'être utile à l'organisme entier. Cette fonction
remplie par chaque organe au service de l'organisme, et par l'organisme
au service de chaque organe, cette relation réciproque de finalité
intériorisée et comme refermée sur elle-même
est quelque chose d'autre que la causalité.
Le beau se manifeste selon deux modalités : il y a le beau que
nous rencontrons dans la nature, et il y a le beau que nous rencontrons
dans les uvres des hommes, dans l'art. Dans les deux cas nous découvrons
dans le beau une finalité qui n'est pas déterminée,
ni subordonnée à un quelconque but techniquement défini,
mais au contraire une finalité libre, qui suscite en nous l'impression
de se déployer sans fin, à l'infini. Le beau nous fait vivre
une finalité sans limite, une visée ouverte, un équilibre
vivant - ou alors, au contraire, dans le sublime, une sorte de disproportion
qui nous confronte à l'infini. Le beau actualise pour nous un sens.
Une oeuvre d'art est en quelque sorte la cristallisation d'un sens, d'une
finalité sans but. Une finalité sans fin, comme Kant dit.
Le fait qu'il ait des êtres vivants, qu'il y ait des uvres
d'art, qu'il y ait de la beauté sont autant de signes qui nous
permettent de croire à la possibilité d'un sens, d'une finalité
du jugement, qui nous permettent de comprendre que nous soyons capables
de juger et qu'un jugement puisse avoir un sens.
Conclusion en forme de synthèse :
Que puis-je savoir ?
Je peux apprendre à connaître les phénomènes
au cours d'un processus sans fin. En effet, la recherche scientifique
ne rencontre aucune limite. Je peux aussi savoir que je ne connais jamais
que des phénomènes, et que par conséquent ma science
est, par nature, limitée.
Que dois-je faire ?
Dans chaque situation concrète, je dois, hic et nunc, me référer
à l'impératif catégorique, qui ne se distingue pas
de ma liberté s'il dépasse toute réalité phénoménale
pour ne s'imposer qu'en tant que devoir, constitutif à lui seul,
par son caractère absolu, du caractère moral de mon action.
Je peux bien tenir compte des conséquences de mes actes, mais ce
ne sont pas des conséquences qui ont à déterminer
mes décisions. Au contraire : ces conséquences mêmes,
je les évalue selon la maxime morale qui commande ma volonté.
Qu'ai-je le droit d'espérer ?
Il m'est permis d'espérer tout ce que ma connaissance des phénomènes
ne m'interdit pas d'espérer, et qui est postulé par la loi
morale : ma liberté ; l'immortalité de l'âme, au sens
de son essence nouménale, qui échappe au temps ; et l'existence
de Dieu. Mais par-dessus tout, il m'est permis d'espérer un sens.
Espérance qui ne se fonde pas sur un savoir, qu'il n'est pas possible
ni de prouver ni de réfuter. C'est une croyance.
Critique : la pensée se met elle-même en question afin
de connaître et d'évaluer sa propre portée
Raison théorique : pensée qui cherche à connaître,
donc la pensée théorique. La raison produit de la théorie.
Elle ne doit rien à l'expérience.
A priori : ce qui se trouve dans l'esprit avant toute expérience
Raison pratique : raison qui décide, en vue de l'action, quel est
le comportement moral.
A posteriori : ce qui provient de l'expérience
Jugements a priori : jugements qui sont nécessaires et universels
Jugements a posteriori : jugements qui proviennent de l'expérience
Jugements analytiques : le prédicat ne fait que mettre en évidence
quelque chose qui est déjà impliqué dans le sujet
("le corps est étendue")
Jugements synthétiques : le prédicat ajoute quelque chose
au concept du sujet ("les corps sont pesants")
Sources de la connaissance : sensibilité (les impressions sont
reçues), entendement (les objets sont pensés)
Georg
Wilhelm Friedrich Hegel
1770-1831 - Stuttgart
Principales uvres : Logique, Philosophie de la Nature, Philosophie
de l'esprit, Philosophie de l'histoire universelle, Phénoménologie
de l'esprit
Le
système de Hegel se veut total, englobant tout. Pour lui, une pensée
qui n'englobe pas tout ne saurait être vraie. Seule une pensée
totalisante peut viser la vérité.
"Tout ce qui est réel est rationnel et tout ce qui est
rationnel est réel"
Pour illustrer cette formule, Hegel a recours à d'innombrables
données concrètes. Il puise dans l'histoire une foule de
faits et d'événements et, se situant en son temps, il les
met en perspective pour en faire les matériaux de son système.
Dans la mesure où ces données de fait arrivent à
trouver leur juste place dans le système préalablement conçu,
on peut penser qu'elles lui apportent leur confirmation.
La triade : thèse, antithèse, synthèse
La triade : thèse, antithèse, synthèse se retrouve
partout dans la pensée de Hegel : elle constitue selon lui le schéma
fondamental de la pensée, et donc de la logique.
La première triade est : l'être, le non-être, le devenir.
Il y a dans le devenir à la fois de l'être et du non-être.
Devenir, c'est passer de l'un à l'autre. A l'intérieur du
devenir quelque chose change, quelque chose passe de l'être au non-être,
et quelque chose passe du non-être à l'être. Quelque
chose change, donc : quelque chose se passe. Il y a une histoire, un événement,
un processus.
L'être est la thèse, le non-être l'antithèse.
Entre les deux se produit ce qu'il appelle la négation. La négation
est active et créatrice, elle est le moteur du devenir. C'est seulement
grâce à la négation que la thèse engendre l'antithèse
; c'est seulement grâce à la négation que thèse
et antithèse se fondent dans la synthèse qui est double
négation, la négation d'une négation.
Remarque : nous pourrions considérer la philosophie de Hegel comme
une biographie du sujet ontologique qu'il appelle l'Idée ou le
Concept. Pour simplifier, il existe chez Hegel une sorte de sujet démesuré
et puissant de tout le développement ternaire (cf. supra). Chez
Hegel, l'Idée ou le Concept est le sujet de l'histoire universelle
; celui qui, parcourant toutes les triades, toute la logique, "devient"
ou "advient". Il existe un être qui est le sujet absolu
du devenir réel, et en même temps du développement
rationnel. Hegel parle en quelque sorte au nom de Dieu parce qu'il croit
pouvoir nous exposer la biographie du sujet universel, c'est-à-dire
finalement de Dieu. Grâce au jeu de la négation et de la
contradiction abolie et dépassée, Dieu, chez Hegel, "devient",
et en même temps il "ne devient pas". Dieu est la fois
le sujet du devenir universel et l'éternel, qui ne change pas ;
et le mouvement entre ces deux termes est, selon Hegel, dialectique -
en tout cas il se veut dialectique.
Abstrait (être, non-être), concret (devenir)
L'être et le non-être sont dits par Hegel "abstraits",
alors que le devenir est un concept concret. Si être et non-être
sont des concepts abstraits, c'est au sens étymologique de ce terme
"abs-trait", qui signifie tiré hors de..., séparé
de... Pour Hegel, L'être est un concept abstrait parce qu'il est
unilatéral, exclusif. Il ne se prête à aucune combinaison
avec autre chose. La négation n'y a pas encore pénétré.
Son antithèse, le non-être, est un concept abstrait, lui
aussi, parce qu'il exclut de soi l'être. il se maintient dans son
stérile isolement. En revanche, le devenir est le premier concept
dans lequel être et non-être se fondent pour engendrer quelque
chose de nouveau. "Concret" vient de concrescere, concretum,
croître ensemble, se lier dans une croissance commune.
Dialectique
Hegel appelle dialectique ce qui se produit dans le mouvement de la triade
à travers la double négation. La logique de Hegel est dialectique
: elle implique un processus actif qui permet, par la négation,
de "lever" (aufheben) la contradiction rendant cette contradiction
créatrice, au fil d'un développement historique qui constitue
en quelque sorte la substance de l'être.
Logique, Philosophie de la Nature, Philosophie de l'esprit
Logique
La Logique traite de la pensée pure : pensée de l'être,
pensée du non-être, pensée du devenir. Il s'agit donc
de repenser la pensée dans sa pure intériorité abstraite.
La thèse, c'est l'intériorité de la Logique.
Philosophie de la Nature
En explorant sa pure intériorité, la pensée en vient
- dialectiquement - à la négation de son intériorité,
et donc à l'extériorisation d'elle-même, à
son déploiement vers l'extérieur. Pour Hegel, la forme de
cette "autre" dialectique de la pensée, c'est la nature
dans son déploiement. La nature est donc encore pour lui la pensée,
mais elle est la pensée qui a passé par la négation.
Si la nature est le règne de l'extériorité, elle
est en même temps pensée qui passe par la négation
d'elle-même. L'antithèse, c'est l'extériorité
de la Philosophie de la nature.
Philosophie de l'esprit
Elle traite de la pensée qui après une première négation
de son intériorité par le déploiement de la nature
vers l'extérieur, passe par une seconde négation et revient
ainsi à l'intériorité : elle pense l'extériorité,
et par là l'abolit. L'esprit pense l'extériorité
de la nature, et ce faisant il rend celle-ci à son intériorité.
Par la négation, la nature se trouve "abolie" en tant
qu'extérieure, mais pas tout entière : quelque chose d'elle
se trouve "sauvegardé", "conservé",
"transformé en une réalité supérieure"
dans l'intériorité de l'esprit. Le verbe aufheben a un double
sens simultané : "abolir" et "conserver à
un niveau plus élevé".
L'esprit ne détruit pas la nature, mais son extériorité,
afin de faire d'elle quelque chose d'autre, qui peut devenir intérieur.
La nature n'est pas détruite, elle existe toujours, mais l'esprit
l'a, en quelque sorte, intériorisée, il a absorbé
en lui ce qu'elle a d'extérieur pour en faire une relation fondue
dans son infinité.
Nous voyons ainsi l'esprit se manifester par un acte qui "abolit
et dépasse" le fini pour en faire de l'infini.
Esprit subjectif, esprit objectif et esprit absolu
L'esprit à son tour aura une histoire métaphysique comportant
trois étapes : l'esprit subjectif, l'esprit objectif et l'esprit
absolu.
L'esprit subjectif, c'est l'esprit à son premier niveau, l'esprit
tel qu'il est lorsqu'il émerge de la nature pour revenir à
soi. Cette émergence comporte elle-même trois niveaux : l'âme,
la conscience et la raison.
Esprit subjectif : âme, conscience, raison
L'âme : l'esprit est encore lié au corps, l'âme est
encore uni au corps. Selon Hegel, le corps est de la pensée extériorisée,
qui a perdu son intériorité.
La conscience : l'âme nie son unité avec le corps, elle prends
ses distances, afin de pouvoir penser séparément ce qu'elle
est et ce qu'il est. C'est ce retour sur soi qui engendre la conscience.
Selon Hegel, la conscience, c'est la certitude que l'âme a d'elle-même.
La conscience s'oppose à la nature et s'en détache.
Enfin, la raison : c'est l'esprit qui a actualisé la synthèse
des deux niveaux précédents et qui, ayant résolu
la contradiction entre l'esprit et la nature, est arrivé à
la certitude qu'esprit et nature ne font qu'un.
Esprit objectif : droit abstrait, moralité, réalité
morale et sociale
L'esprit objectif : ce n'est plus l'âme qui dit "je",
ni la conscience qui dit encore "je", ni la raison, qui dit
aussi "je". C'est une sorte de monde réel créé
par l'esprit, et qui envahit le monde des choses. Il s'agit du monde de
tout ce qui se rapporte au droit. Le droit, dit Hegel, c'est un monde
où règne une sorte de volonté diffuse. Ce n'est ni
le monde de la nature ni la subjectivité du moi. Il est objectif
comme la nature, il est la présence objective d'une volonté
collective, d'une raison de la société. Le droit, ce n'est
pas une pensée subjective, il se trouve dans des livres, des codes,
des ensembles de lois, il nous entoure, il existe indépendamment
de n'importe quelle réalité individuelle.
Dans ce monde de droit, Hegel distingue encore une fois trois niveaux
: le premier, c'est celui du droit abstrait, qui assure à chaque
être humain la possibilité de disposer à sa guise
de ce qu'il possède. Comment ? Grâce à un contrat
où s'exprime la volonté générale de garantir
ce droit à chaque citoyen. Ce droit est dit "abstrait"
parce qu'il n'est fixé que par un traité ; s'il s'impose,
c'est dans son objectivité unilatérale. Le droit abstrait
correspond ainsi à ce que nous appelons "droit" au sens
purement légal de ce terme. C'est le droit qui n'est pas encore
porté par une moralité et dont la validité ne trouve
son fondement qu'à l'extérieur des sujets personnels. Ce
droit appartient donc à l'objectivité extérieure.
Le second niveau résulte donc de la négation de cette extériorité.
Il s'agit de la moralité. La moralité, c'est l'esprit qui
réfléchit sur lui-même, qui se retire de l'objectivité
du droit pour trouver en lui-même le fondement du droit universel,
la source de son sens. C'est la racine subjective du droit, grâce
à laquelle il a un sens et se fait reconnaître.
Au troisième niveau, afin que l'esprit objectif puisse réellement
déployer ces effets en mettant concrètement en oeuvre le
droit objectif, il ne suffit pas que soit reconnu son fondement et son
sens dans la moralité ; il faut aussi que ce droit objectif ait
un contenu déterminé. C'est ce contenu déterminé
- ce troisième niveau - que Hegel appelle réalité
morale et sociale. Elle est faite de tout l'ensemble des lois et des institutions
politiques, des murs, règles, formes et modèles qui
structurent une société donnée.
Pour que l'esprit objectif s'actualise effectivement dans une société,
trois niveaux sont donc nécessaires : celui du droit abstrait (objectif),
celui de la moralité (subjective) qui confère au premier
son universalité, et enfin la synthèse concrète des
deux dans la réalité morale et sociale.
Naissance du concept d'histoire
Hegel a dit : "Le soleil et la lune ont moins d'influence sur nous
que les forces morales et sociales." Nous sommes loin désormais
de la grande tradition classique, selon laquelle une grande personnalité
impose son exemple en toute indépendance du lieu, du temps et de
l'histoire où elle se situe. Selon Hegel, nous sommes immergés
dans l'histoire et la société. Et désormais, après
Hegel, c'est ainsi que l'homme moderne continuera à se concevoir
lui-même. (lire les paragraphes précédents)
Réalité morale et sociale : famille, société
des citoyens, l'Etat
Au troisième niveau de l'esprit objectif, où règne
la réalité morale et sociale, Hegel distingue encore trois
niveaux. Le premier niveau est celui de la famille : c'est elle qui élève
les êtres individuels, par-delà les hasards des passions.
Le second niveau, c'est la société des citoyens en tant
que système organisé d'individus associés extérieurement
pour satisfaire leurs besoins. C'est là que nous trouvons toute
l'organisation des métiers, de la vie économique, bref de
tout ce qui est dans la réalité indispensable pour survivre.
Alors que l'unité de la famille repose sur des sentiments, dans
la société il s'agit de répondre aux besoins extérieurs
et objectifs des hommes.
Au troisième niveau, nous trouvons la synthèse des deux
niveaux précédents : l'affectivité familiale et les
nécessités qu'imposent socialement les besoins des hommes
s'unissent, à travers la double négation, pour former l'Etat.
Pour Hegel, l'Etat est en quelque sorte l'aboutissement du développement
historique tout entier. Il a la conviction que c'est l'Etat qui garantit
que l'histoire universelle accomplira sa vocation finale, à savoir
l'actualisation de la liberté. L'Etat est aux yeux de Hegel une
essence, au même titre où l'on peut parler de la famille,
de la société. L'Etat est d'ailleurs la synthèse
de la famille et de la société civile. L'Etat est donc pour
Hegel une réalité substantielle, il est en somme la raison
cherchant à s'actualiser dans une communauté humaine. Les
hommes doivent participer à la vie de l'Etat - faute de quoi ils
manquent de réalité, ils ne s'actualisent pas.
Selon la philosophie de l'histoire de Hegel, le sens de l'histoire, c'est-à-dire
sa signification et sa direction, réside dans le progrès
de l'esprit prenant toujours mieux conscience de sa liberté, à
travers l'organisation d'un Etat fondé sur la participation des
citoyens.
Esprit absolu : art, religion, philosophie
L'esprit absolu, c'est l'esprit qui, à travers l'humanité
revient à sa propre intériorité la plus riche et
la plus profonde : c'est-à-dire à une intériorité
qui conserve en elle le plus possible de nature. La nature persiste, abolie,
conservée, surélevée (aufgehoben) à travers
toutes les négations, dans l'intériorité de l'esprit
revenant à lui-même.
A l'intérieur de l'esprit absolu, nous trouvons trois niveaux :
celui de l'art, celui de la religion, celui de la philosophie. Selon Hegel,
l'art est une représentation extérieure de l'absolu. Dans
la religion, en revanche, l'absolu devient expérience intérieurement
vécue ; et la synthèse de l'extérieur et de l'intérieur
s'accomplit dans la philosophie, qui saisit l'esprit absolu par la pensée
pure.
Art : art symbolique, art classique, art chrétien
Art symbolique, celui de l'Orient et de l'Egypte : la forme propre à
cet art, selon Hegel, c'est l'architecture. Pourquoi "art symbolique"
? Parce que l'uvre d'art, c'est-à-dire le monument, manifeste
un aspect de la divinité, mais non la divinité elle-même.
L'écart entre la divinité et les hommes est trop grand.
A ce stade de l'histoire, que Hegel appelle orientale, l'abîme entre
la divinité et les hommes est si grand qu'aucune représentation
ne permet de la franchir. C'est pourquoi l'art d'une telle époque
ne peut être que symbolique ; c'est pourquoi aussi il se manifeste
essentiellement dans l'architecture, qui n'a pas à représenter
les dieux.
Art classique, épanoui chez les Grecs. Là, un certain équilibre
s'établit entre les hommes et les dieux, une harmonie entre les
hommes tels qu'ils sont et leur sens de l'absolu, qui se trouve en quelque
sorte ramené à la mesure humaine. Dès lors, au stade
classique, c'est la sculpture qui devient l'art essentiel. On tire de
la pierre des figures qui, tout en ayant une forme humaine, représentent
les dieux. Mais un manque se fait sentir. A travers ces représentations,
l'absolu se perd. Au stade symbolique il s'imposait au-delà de
toute mesure ; au stade classique c'est la mesure qui s'impose avec excès.
La synthèse des deux donne naissance à l'art chrétien.
L'absolu s'y trouve représenté, mais en tant que transcendance
qui transparaît à travers la représentation. Ce sont
la peinture, la musique et la poésie. Les uvres des peintres,
des musiciens et des poètes peuvent s'imprégner de la transcendance
et de son caractère divin, sans exclure pourtant la possibilité
de la représenter.
Religion
Là, toute représentation extérieure se trouve exclue.
Il ne reste qu'un état intérieur ou un mouvement de l'âme
qui, s'élevant jusqu'à Dieu, résorbe pour ainsi dire
en elle toutes les formes sensibles.
Philosophie
Hegel considérait son propre système comme étant
le couronnement de la philosophie de l'esprit. A ses yeux, ce prodigieux
système était destiné à parachever la signification
de l'histoire universelle de l'humanité et à penser à
nouveau les pensées qui furent celles de Dieu avant la Création.
Pour Hegel l'histoire prend fin à son époque. On lui en
a souvent fait reproche. Lorsqu'on embrasse du regard l'histoire de l'esprit
universel tel qu'il la décrit sous tous ses aspects, il faut bien
constater que tout développement dialectique - qu'il s'agisse de
structures étatiques, d'art, de religion ou de philosophie - trouve
son sommet, son achèvement, à son époque, dans son
pays, dans son oeuvre. On a dit que la philosophie de Hegel était
une pensée sans avenir - et cela est vrai. Il était pourtant
d'avis qu'il reste encore bien des choses à améliorer, à
réaliser ; mais au niveau des principes, tout est accompli. C'est
là, certes, une grave limitation quant à la portée
de son oeuvre puisque personne désormais ne peut s'y installer.
D'autre part, cette limitation est une preuve d'authenticité :
sans elle, la nécessité dialectique de sa pensée
l'aurait contraint à jouer au prophète. Il voulait, c'est
vrai, repenser les pensées de Dieu - mais en son temps de vie,
face à une réalité qu'il connaissait. Il ne s'est
pas engagé dans les abstractions de paysages historiques futurs,
hors du réel. Il n'a eu, littéralement, qu'un seul point
de vue : celui où il se trouvait. C'est un signe d'authenticité
si Hegel s'est contenté par principe de cette limitation en soi
absurde, qui l'obligeait à ne considérer l'histoire universelle
tout entière que jusqu'à son temps et à ne rien prendre
en considération au-delà. C'était la seule possibilité
honnête s'il voulait construire un système total comme celui-là.
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